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Article publié dans le Passe-Muraille #74, revue du Génépi.

Le Passe-Murailles Revue du Genepi a donné la parole au Collectif Justice pour Babacar Gueye dont le dossier de ce numéro est « Racisme d’etat – Dominations & Résistances »

Vous y retrouvez aussi le Collectif #JusticepourAngelo, Le blog de João, La vérité pour Adama, le MWASI – Collectif Afroféministe ….

Vous pouvez trouver l’intégralité des textes ici

 

Le Collectif Justice et Vérité pour Babacar existe depuis 2015. Comme tous les collectifs dont le nom commence par « Justice et Vérité » et suivis d’un prénom et souvent d’un nom de famille, il s’est constitué avec les proches d’un homme tué par la police. Son prénom est Babacar, son nom est Gueye, le collectif se réunit autour de sa sœur Awa qui mène le combat depuis maintenant trois ans.

Nous décidons d’écrire ce texte pour honorer la mémoire de Babacar, lui rendre hommage. Nous écrivons ce texte pour que son prénom ne soit jamais oublié. Le sien, comme celui de tous les autres tués par la police. Nous écrivons ce texte, aussi, pour montrer que le combat d’Awa, comme celui de toutes les familles, est un long et difficile combat contre les institutions.

C’était à Rennes, dans la nuit du 3 décembre 2015. Babacar Gueye a été tué par cinq balles tirées par un agent de la BAC de Rennes. Quand on aborde cette histoire, de sa vie et de sa mort, on est partagé entre raconter les détails et faire fi du contexte. En effet, à la fois cette histoire peut aider à comprendre le système tant elle est une illustration de ce que des milliers de personnes exilées de pays colonisés vivent en France. À la fois, on aimerait que la prise de conscience autour des violences policières ne soit pas dépendante de chaque situation.

Pour nous, l’histoire des meurtres policiers racistes sur le territoire métropolitain, dans le cadre du contrôle des quartiers populaires, de concentration des populations immigrées et ouvrières, a commencé depuis quarante ans environ, et les chiffres doivent nous percuter sans avoir besoin de détails. Quelles que soient les circonstances, on doit aborder cette réalité, qu’en France métropolitaine, des dizaines d’hommes sont tués par la police et ces hommes, quel que soit leur âge, sont en écrasante majorité des personnes noires, arabes, asiatiques, ou issues de la communauté des voyageurs. Se contenter de lire ces évènements uniquement sous le prisme de la classe, se contenter de dire que c’est parce qu’ils sont issus de familles et de quartiers pauvres, qu’ils vivent dans un milieu violent, où la vie et la survie passent parfois par des activités comprenant la confrontation avec la police, permet d’avoir une lecture qui peut masquer les conséquences du racisme d’État, celle qui entraine la mort de ces personnes non-blanches.

Notre lutte s’inscrit contre les violences policières racistes. Dans l’histoire de la vie de Babacar, la question de la santé mentale vient se surajouter aux autres, et il est nécessaire d’analyser tous les aspects de son histoire pour comprendre comment on en arrive à une quinzaine de morts par an en moyenne ces dernières années. En tant que jeune homme noir issu d’une colonie française – le Sénégal, il était arrivé sans papiers en France quelques mois auparavant. Ce parcours d’exil, pour fuir la précarité et tenter de connaître de meilleures conditions de vie, est comme souvent une épreuve de vulnérabilité. La migration forcée, ou la fuite d’une situation, n’est pas la même que la migration choisie pour, par exemple, « changer de pays » ou « travailler à l’étranger ». Cet exil forcé est un parcours plus que difficile, violent, humiliant, dégradant, sous le regard des pays occidentaux se prônant amies des droits humains… Sans rentrer dans les détails de la vie de Babacar, nous pouvons dire que sa santé mentale en était forcément bouleversée et dégradée durablement, si ce n’est pour toujours. C’est aussi un aspect de la colonisation que l’on ne peut nier : partir de son pays de naissance, parfois dans la précipitation, du fait de violences économiques ou de guerres – dont l’origine se situe généralement dans la domination occidentale actuelle ou dans l’histoire coloniale, implique inévitablement une surexposition à d’autres violences. Ces situations désespérées font que les personnes en exil sont sujettes à des états de faiblesse psychologique chronique, entraînant des dépressions, des états d’angoisse, des troubles du sommeil, des tentatives de suicide… Quand, une fois arrivé dans le pays de destination, il n’est pas possible, pour de multiples raisons, de trouver des soins psychologiques, les traumas vécus ont plus de chance de s’ancrer durablement et d’amener à l’isolement ainsi qu’à une forte fatigabilité psychologique et physique.

Ce soir-là, Babacar était perturbé et a commencé à se mutiler le corps avec un petit couteau. La police, dans son approche des hommes noirs, l’a appréhendé comme un danger pour elle, alors qu’il se faisait du mal à lui-même. Absence d’empathie, absence de volonté de compréhension, exotisation et mépris pour la vie des corps non-blancs, thèses et politiques racistes normalisées et banalisées, y compris dans les centres de formation des policiers, via les techniques de « contrôles évictions », commerce de la sécurité (caméras, armes, barrières…) permettent et justifient ces meurtres.

Quand ce n’est pas la traversée du désert, c’est la traversée de la Méditerranée, quand ce ne sont pas des membres de la police, ce sont les matons, quand ce n’est pas le manque de soins dû à la précarité, ce sont les suicides… voilà comment l’action prolongée des frontières a un impact bien plus étendu dans le temps et dans l’espace que la simple démarcation administrative que l’on peut voir sur nos cartes. L’accumulation de stress, la menace des expulsions, le quadrillage policier des quartiers populaires, les groupes d’extrême-droite qui circulent en Méditerranée ou à la frontière franco-italienne, voilà autant de prolongement de ce que l’on réduit souvent à une séparation symbolique entre deux pays. Symbole qui se matérialise de plus en plus, tant les contrôles aux frontières se renforcent, avec la loi Asile Immigration, les expulsions, l’augmentation du budget concernant les frontières, les accords passés avec la Libye, l’Algérie ou encore la Turquie pour « contenir » des milliers d’exilés comme pour faire disparaître un problème en le cachant.

Chaque début du mois de décembre, autour du 3, le collectif appelle à un événement à l’occasion de la date anniversaire de la mort de Babacar. Un événement pour y repenser, raviver la mémoire collective et pour lutter contre ce système de violences racistes qui alimente et renforce le système capitaliste, lui-même basé sur des inégalités nécessaires à sa propre survie, menant de ce fait à la mort d’êtres humains du fait de leur appartenance à tel groupe social et/ou à la classe des exploités. Rappelons-nous, et faisons en sorte que nous n’ayons pas à nous rappeler d’autres personnes pour les mêmes raisons que celles pour lesquelles ce collectif existe.

Nous pensons que les initiatives de rue, comme les manifestations et les rassemblements, peuvent attirer un public plutôt militant et déjà convaincu que ces violences font système. Aujourd’hui, nous pensons qu’il est primordial de se connecter avec d’autres personnes qui ont subi, subissent et subiront des violences policières du fait de leur lieu d’habitation, de leur couleur de peau, de leurs liens réels ou supposés avec l’islam. Pour cela, implanter ses événements dans les quartiers où ces violences prennent place paraît logique. Cependant, nous devons penser la forme pour éviter la facilité d’une recette qui ne fonctionnerait qu’auprès des étudiant·es, des universitaires et des réseaux militants que l’on connaît, et réfléchir aux moyens que nous devons nous donner pour créer ces rencontres.

Projections, concerts, tournois de foot ou de boxe, micro-trottoir, permanence dans les PMU ou en bas des immeubles, affiches traduites en différentes langues, porte-à-porte, appel à témoignages : ce sont des recettes déjà expérimentées par d’autres groupes et collectifs, et qui ont, petit à petit, été oubliées. Nous pensons qu’il faut y revenir pour que l’articulation entre différentes communautés d’intérêt, entre différents milieux politiques et sociaux, associatifs et culturels, religieux et sportifs, commencent à s’entreaider, à s’autonomiser vis-à-vis du pouvoir, à s’émanciper et à garder tout le monde en vie dans lesdites communautés.

La tâche à accomplir est certainement rude et nous prendra du temps. Nous n’avons pas la prétention d’appliquer une formule parfaite. Cependant, à l’heure actuelle, alors qu’un nouveau meurtre a été perpétré par un membre du GIGN dans le nord de la France, sur un voyageur de 24 ans, le nombre de morts par année ne diminue pas, au contraire. Prendre des risques, c’est tenter de sortir de l’isolement. Et c’est lutter partout, dans toutes les villes, dans tous les quartiers, comme acte préventif avant-même qu’il y ait un mort. Cette année, nous vous donnons rendez-vous le 1er décembre à Maurepas, dans le quartier où il a été assassiné par la police pour rappeler que la police armée et équipée qui tire à balle réelle, ce n’est pas de la légitime défense, et que Babacar devrait être en vie aujourd’hui.

Hommage à toutes les personnes assassinées.

Force à toutes les familles et les proches.

Le Collectif Justice et Vérité pour Babacar

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