Articles et communiqués

Article publié dans le Passe-Muraille #74, revue du Genepi.

Le Passe-Murailles Revue du Genepi a donné la parole au Collectif Justice pour Babacar Gueye dont le dossier de ce numéro est « Racisme d’etat – Dominations & Résistances »

Vous y retrouvez aussi le Collectif #JusticepourAngelo, Le blog de João, La vérité pour Adama, le MWASI – Collectif Afroféministe ….

Vous pouvez trouver l’intégralité des textes ici

 

 

Le Collectif Justice et Vérité pour Babacar existe depuis 2015. Comme tous les collectifs dont le nom commence par « Justice et Vérité » et suivis d’un prénom et souvent d’un nom de famille, il s’est constitué avec les proches d’un homme tué par la police. Son prénom est Babacar, son nom est Gueye, le collectif se réunit autour de sa sœur Awa qui mène le combat depuis maintenant trois ans.

Nous décidons d’écrire ce texte pour honorer la mémoire de Babacar, lui rendre hommage. Nous écrivons ce texte pour que son prénom ne soit jamais oublié. Le sien, comme celui de tous les autres tués par la police. Nous écrivons ce texte, aussi, pour montrer que le combat d’Awa, comme celui de toutes les familles, est un long et difficile combat contre les institutions.

C’était à Rennes, dans la nuit du 3 décembre 2015. Babacar Gueye a été tué par cinq balles tirées par un agent de la BAC de Rennes. Quand on aborde cette histoire, de sa vie et de sa mort, on est partagé entre raconter les détails et faire fi du contexte. En effet, à la fois cette histoire peut aider à comprendre le système tant elle est une illustration de ce que des milliers de personnes exilées de pays colonisés vivent en France. À la fois, on aimerait que la prise de conscience autour des violences policières ne soit pas dépendante de chaque situation.

Pour nous, l’histoire des meurtres policiers racistes sur le territoire métropolitain, dans le cadre du contrôle des quartiers populaires, de concentration des populations immigrées et ouvrières, a commencé depuis quarante ans environ, et les chiffres doivent nous percuter sans avoir besoin de détails. Quelles que soient les circonstances, on doit aborder cette réalité, qu’en France métropolitaine, des dizaines d’hommes sont tués par la police et ces hommes, quel que soit leur âge, sont en écrasante majorité des personnes noires, arabes, asiatiques, ou issues de la communauté des voyageurs. Se contenter de lire ces évènements uniquement sous le prisme de la classe, se contenter de dire que c’est parce qu’ils sont issus de familles et de quartiers pauvres, qu’ils vivent dans un milieu violent, où la vie et la survie passent parfois par des activités comprenant la confrontation avec la police, permet d’avoir une lecture qui peut masquer les conséquences du racisme d’État, celle qui entraine la mort de ces personnes non-blanches.

Notre lutte s’inscrit contre les violences policières racistes. Dans l’histoire de la vie de Babacar, la question de la santé mentale vient se surajouter aux autres, et il est nécessaire d’analyser tous les aspects de son histoire pour comprendre comment on en arrive à une quinzaine de morts par an en moyenne ces dernières années. En tant que jeune homme noir issu d’une colonie française – le Sénégal, il était arrivé sans papiers en France quelques mois auparavant. Ce parcours d’exil, pour fuir la précarité et tenter de connaître de meilleures conditions de vie, est comme souvent une épreuve de vulnérabilité. La migration forcée, ou la fuite d’une situation, n’est pas la même que la migration choisie pour, par exemple, « changer de pays » ou « travailler à l’étranger ». Cet exil forcé est un parcours plus que difficile, violent, humiliant, dégradant, sous le regard des pays occidentaux se prônant amies des droits humains… Sans rentrer dans les détails de la vie de Babacar, nous pouvons dire que sa santé mentale en était forcément bouleversée et dégradée durablement, si ce n’est pour toujours. C’est aussi un aspect de la colonisation que l’on ne peut nier : partir de son pays de naissance, parfois dans la précipitation, du fait de violences économiques ou de guerres – dont l’origine se situe généralement dans la domination occidentale actuelle ou dans l’histoire coloniale, implique inévitablement une surexposition à d’autres violences. Ces situations désespérées font que les personnes en exil sont sujettes à des états de faiblesse psychologique chronique, entraînant des dépressions, des états d’angoisse, des troubles du sommeil, des tentatives de suicide… Quand, une fois arrivé dans le pays de destination, il n’est pas possible, pour de multiples raisons, de trouver des soins psychologiques, les traumas vécus ont plus de chance de s’ancrer durablement et d’amener à l’isolement ainsi qu’à une forte fatigabilité psychologique et physique.

Ce soir-là, Babacar était perturbé et a commencé à se mutiler le corps avec un petit couteau. La police, dans son approche des hommes noirs, l’a appréhendé comme un danger pour elle, alors qu’il se faisait du mal à lui-même. Absence d’empathie, absence de volonté de compréhension, exotisation et mépris pour la vie des corps non-blancs, thèses et politiques racistes normalisées et banalisées, y compris dans les centres de formation des policiers, via les techniques de « contrôles évictions », commerce de la sécurité (caméras, armes, barrières…) permettent et justifient ces meurtres.

Quand ce n’est pas la traversée du désert, c’est la traversée de la Méditerranée, quand ce ne sont pas des membres de la police, ce sont les matons, quand ce n’est pas le manque de soins dû à la précarité, ce sont les suicides… voilà comment l’action prolongée des frontières a un impact bien plus étendu dans le temps et dans l’espace que la simple démarcation administrative que l’on peut voir sur nos cartes. L’accumulation de stress, la menace des expulsions, le quadrillage policier des quartiers populaires, les groupes d’extrême-droite qui circulent en Méditerranée ou à la frontière franco-italienne, voilà autant de prolongement de ce que l’on réduit souvent à une séparation symbolique entre deux pays. Symbole qui se matérialise de plus en plus, tant les contrôles aux frontières se renforcent, avec la loi Asile Immigration, les expulsions, l’augmentation du budget concernant les frontières, les accords passés avec la Libye, l’Algérie ou encore la Turquie pour « contenir » des milliers d’exilés comme pour faire disparaître un problème en le cachant.

Chaque début du mois de décembre, autour du 3, le collectif appelle à un événement à l’occasion de la date anniversaire de la mort de Babacar. Un événement pour y repenser, raviver la mémoire collective et pour lutter contre ce système de violences racistes qui alimente et renforce le système capitaliste, lui-même basé sur des inégalités nécessaires à sa propre survie, menant de ce fait à la mort d’êtres humains du fait de leur appartenance à tel groupe social et/ou à la classe des exploités. Rappelons-nous, et faisons en sorte que nous n’ayons pas à nous rappeler d’autres personnes pour les mêmes raisons que celles pour lesquelles ce collectif existe.

Nous pensons que les initiatives de rue, comme les manifestations et les rassemblements, peuvent attirer un public plutôt militant et déjà convaincu que ces violences font système. Aujourd’hui, nous pensons qu’il est primordial de se connecter avec d’autres personnes qui ont subi, subissent et subiront des violences policières du fait de leur lieu d’habitation, de leur couleur de peau, de leurs liens réels ou supposés avec l’islam. Pour cela, implanter ses événements dans les quartiers où ces violences prennent place paraît logique. Cependant, nous devons penser la forme pour éviter la facilité d’une recette qui ne fonctionnerait qu’auprès des étudiant·es, des universitaires et des réseaux militants que l’on connaît, et réfléchir aux moyens que nous devons nous donner pour créer ces rencontres.

Projections, concerts, tournois de foot ou de boxe, micro-trottoir, permanence dans les PMU ou en bas des immeubles, affiches traduites en différentes langues, porte-à-porte, appel à témoignages : ce sont des recettes déjà expérimentées par d’autres groupes et collectifs, et qui ont, petit à petit, été oubliées. Nous pensons qu’il faut y revenir pour que l’articulation entre différentes communautés d’intérêt, entre différents milieux politiques et sociaux, associatifs et culturels, religieux et sportifs, commencent à s’entreaider, à s’autonomiser vis-à-vis du pouvoir, à s’émanciper et à garder tout le monde en vie dans lesdites communautés.

La tâche à accomplir est certainement rude et nous prendra du temps. Nous n’avons pas la prétention d’appliquer une formule parfaite. Cependant, à l’heure actuelle, alors qu’un nouveau meurtre a été perpétré par un membre du GIGN dans le nord de la France, sur un voyageur de 24 ans, le nombre de morts par année ne diminue pas, au contraire. Prendre des risques, c’est tenter de sortir de l’isolement. Et c’est lutter partout, dans toutes les villes, dans tous les quartiers, comme acte préventif avant-même qu’il y ait un mort. Cette année, nous vous donnons rendez-vous le 1er décembre à Maurepas, dans le quartier où il a été assassiné par la police pour rappeler que la police armée et équipée qui tire à balle réelle, ce n’est pas de la légitime défense, et que Babacar devrait être en vie aujourd’hui.

Hommage à toutes les personnes assassinées.

Force à toutes les familles et les proches.

Le Collectif Justice et Vérité pour Babacar

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Marche commémorative, 1 an, 3 décembre 2016

Publié le 7 octobre 2016 par Zinzin Zine

Meurtres policiers racistes et psychophobes : Marche pour Babacar Gueye le 3 décembre à Rennes.

Meurtres policiers racistes et psychophobes : Marche pour Babacar Gueye le 3 décembre à Rennes.

[Contenu sensible : meurtres policiers racistes et validistes (psychophobes)]

Nous relayons l’appel au rassemblement le Samedi 3 décembre à 14h à Rennes du Collectif Justice pour Babacar Gueye :

« Le 3 décembre 2015 à Rennes, Babacar Gueye a été tué par la police qui lui a tiré 5 balles dans le haut du corps, dont 2 mortelles au niveau du thorax. La police est intervenue alors que Babacar était en situation de détresse psychologique et que son ami avait appelé les secours pour avoir de l’aide. La famille s’est portée partie civile et a porté plainte pour HOMICIDE VOLONTAIRE auprès du procureur de la République à Rennes. Près d’1 an plus tard, un non-lieu a été prononcé pour les policiers et le dossier semble bloqué. STOP AUX VIOLENCES POLICIERES! NOUS EXIGEONS LA VERITE ET LA JUSTICE POUR BABACAR GUEYE! » Un départ groupé est prévu depuis Paris. (Pour plus d’info retrouver le blog du collectif de soutien ici, et leur page facebook ).

Plus récemment, le 22 septembre dernier, à Bézier, un homme noir de 46 ans (dont le nom n’a pas été divulgué) a été tué par la police, alors que visiblement il était aussi en pleine détresse psychologique.

Le caractère raciste, classiste et validiste (ici psychophobe) de ces meurtres est indéniable.

Et nous voudrions insister sur le caractère validiste des violences policières en général, car si en France, l’état refuse de divulguer les données précises et chiffrées concernant ces violences, les chiffres étasuniens sont accablant, puisqu’en 2015 le journal USA Today par exemple rapportait une étude estimant que : « les personnes malades mentales ont 16 fois plus de risques d’être tuées par la police », et on estime également que plus de la moitié des personnes tuées par la police sont des personnes handicapé·e·s. Ceci n’enlève rien au caractère profondément raciste et classiste des violences policières en général, puisque parmi ces victimes handicapé·e·s beaucoup sont aussi des personnes racisé·e·s et/ou pauvres.

Autour de nous, combien de personnes handicapé·e·s et/ou psychiatrisé·e·s sont tué·e·s chaque années par la police sans même que leur meurtre n’accède à la rubrique « faits divers » des journaux ? Comme beaucoup de psychiatrisé·e·s qui traversent parfois des états de conscience hors-normes, les contributriceurs de Zinzin Zine ont trop souvent eu à subir la violence des « forces de l’ordre ». Pour la police, les coups de taser semblent être devenue la norme de la « prise en charge » des personnes en grande détresse psychologique. En 2015, après l’une de ces « interventions » policières, l’une d’entre nous a failli ne jamais se relever. Chiffrée ou non, la dimension validiste des violences policières est pour nous une réalité et une menace qui plane lourdement sur nos vies.

Visibilisons et luttons contre les violences faites aux personnes psychiatrisé.e.s, et à tou.te.s les personnes handicapé.e.s!

Marchons pour Babacar Gueye et toutes les autres victimes de crimes et de violences policères!

Notre solidarité à TOUTES les victimes de violences policières et à leurs proches!

Zinzin Zine

La mort de Babacar n’est pas un fait divers

L’article suivant est extrait du journal rennais papier Gargarismes numéro 6. Les journaux sont disponibles en ligne quelques mois après leur parution.

 Selon le Larousse, un fait divers est un ‘événement sans portée générale qui appartient à la vie quotidienne’.

Dans la nuit du 2 au 3 décembre 2015, Babacar Gueye a été tué par la police.

Les citoyen.ne.s doivent-ils/elles avoir peur de la police ?

La question évidemment, est posée depuis longtemps, et après lecture de travaux de recherches et d’enquêtes sur le sujet1 j’aurais plutôt tendance à répondre oui. Et puis même sans lire, ces temps-ci, il suffit d’aller en manifestation pour éprouver de la peur vis à vis des policier.e.s, arrosant l’atmosphère avec leurs lacrymos, tenant en joue et tirant avec leurs flashball à des distances bien peu réglementaires.

Pourtant, le/la citoyen.ne « ordinaire » peine à répondre à cette question. En effet, dans les discours officiels, la police est théoriquement là pour nous protéger, et depuis les attentats de janvier et novembre 2015, elle a, comme l’armée, redoré son blason, suscitant de véritables vocations. Il faudrait alors préciser la question, pour se demander si tou.t.e.s les citoyen.ne.s doivent avoir peur de la police ? Justement, le/la citoyen.ne que j’appelle ici « ordinaire » c’est celui/celle qui est peu confronté à la police autrement que dans les discours. Il/elle n’habite pas dans ce qu’on nomme « les quartiers » avec un air entendu pour souligner que « c’est chaud ». Il/elle ne subit pas de contrôles d’identités ou de harcèlements quotidiens lié à son apparence. Lorsqu’il/elle est victime d’un abus, sûr de son bon droit, il/elle fait appel à la justice pour réparer le préjudice subi2.

Cette citoyenne ordinaire c’est un peu moi. En dehors de manifestations ou d’actions, mes interactions avec des policier.e.s sont au nombre de deux, pour de simples contrôles d’identités. J’étais alors en compagnie de personnes étrangères ou de SDF. C’est tout. Etre considérée comme « ordinaire » par la police, ce n’est pas un choix, mais c’est plutôt une chance.

Mais la réalité, on ne la vit pas tou.t.e.s de la même façon. Babacar Gueye était jeune, il a pété un câble, il était à Maurepas, il était noir. Ce qui aurait dû relever au pire d’une hospitalisation temporaire s’est terminé en homicide3. Un homme en pleine crise de folie, en possession d’un couteau car en train de s’automutiler, tué de cinq balles dans le corps, alors que l’intervention avait pour but de le protéger de lui-même.

A Rennes, l’annonce des circonstances de sa mort a suscité colère et incompréhension parmi ses ami.e.s. Deux marches ont été organisées, une plainte pour homicide volontaire a été déposée par la famille et un comité de soutien s’est créé. Deux questions reviennent en boucle : est-ce que ça aurait pu être évité ? Est-ce que justice sera rendue ?

Pourquoi les policier.e.s sont-ils intervenus.e. ?

Dans la nuit du 2 au 3 décembre, Babacar Gueye, sénégalais, 27 ans, dormait chez un ami dans le quartier de Maurepas à Rennes. Au cours de la nuit, il s’est réveillé, pris d’une crise d’angoisse. Son ami est venu le calmer. Puis il s’est à nouveau réveillé, et il est allé chercher un couteau à steak avec lequel il s’est auto-mutilé. Cet ami a appelé les pompiers au secours, puis a essayé de le maîtriser sans y parvenir, et se faisant il a été blessé. « Quelques minutes plus tard, une voiture de sapeurs, une ambulance, une voiture de la police nationale et un véhicule de la BAC arrivent en bas de l’immeuble. En voyant les gyrophares par la fenêtre, Babacar panique et crie, puis une dizaine de policiers arrive devant l’appartement. L’un d’entre eux sort un Taser qui s’enraille une première fois. La deuxième fois, le coup part dans une porte. Babacar reçoit ensuite une première balle dans l’aine, puis 4 autres dans le haut du corps: 2 dans le bras, 2 dans le thorax, ces 2 dernières étant à l’origine du décès. Quand les secours (pompiers et SAMU) arrivent pour le réanimer, il est au sol, encore vivant et menotté. Il décède 1h plus tard sur place, vers 5h45.4 »

On peut en premier lieu s’interroger sur la présence des policier.e.s alors que l’appel a été passé aux pompier.e.s. Voici la réponse officielle des sapeurs pompiers du 35 : « Les forces de l’ordre sont informées de nos interventions. La demande de renfort des forces de l’ordre, police nationale ou gendarmerie, n’est pas systématique lors de l’intervention des sapeurs pompiers. Elle intervient dès lors que la notion d’atteinte à l’intégrité physique d’un individu apparaît et se fait dans le cadre d’un travail inter-service. »

Les pompier.e.s ont donc présumé que Babacar Gueye était dangereux, soit pour son ami, soit pour les pompiers qui allaient intervenir. Pourtant l’appel passé par son ami visait uniquement à protéger Babacar Gueye de lui-même… Mais au lieu de soignant.e.s, c’est la police et la BAC5 qui sont arrivées. Qu’est ce que cela a provoqué ?

Du côté de ce qu’a perçu Babacar Gueye, on n’aura jamais de réponse. On peut au moins émettre l’hypothèse que la présence de policier.e.s en uniforme, essayant de l’interpeller alors qu’il délirait (et donc ne percevait peut-être pas les ordres), puis essayant de le taser, l’aura moins calmé qu’affolé6.

Du côté des policier.e.s, on sait seulement par voie de presse, qu’il a été perçu comme « particulièrement agressif ». La légitime défense a été invoquée. Rappelons que celle-ci est caractérisée si trois conditions sont réunies : si elle répond à une agression « injustifiée », c’est-à-dire non conforme au droit, si elle a lieu dans le même temps (et non en représailles par exemple), si elle est proportionnelle à l’agression subie»7.

Un drame, oui, pas un hasard.

Sans présumer de la perception des policier.e.s pour ne pas risquer la diffamation, on peut cependant souligner que Babacar Gueye appartenait aux trois catégories significatives des victimes8 de violences policières selon le rapport de l’ACAT : étranger, jeune et sur le moment atteint de troubles psychiques.

En effet selon ce rapport, les « étrangers et minorités visibles » sont les premières victimes de violences policières, notamment en cas de décès. Sur 26 décès étudiés par l’organisme, 22 appartenaient à cette catégorie. Parmi les 89 victimes de violences, 34 ont moins de 25 ans et les ¾ ont moins de 35 ans. Par ailleurs, « au lieu d’être perçue comme facteur de vulnérabilité, la maladie mentale semble parfois être perçue comme un facteur d’agressivité, contre lequel l’usage de la force est démultiplié. ». C’est pourquoi parmi les victimes de violences policières, on trouve dans de nombreux cas des personnes présentant des troubles psychiques.

Par ailleurs, Babacar Gueye était hébergé à Maurepas, « quartier prioritaire »9 « caractérisées par la présence de grands ensembles ou de quartiers d’habitat dégradé et par un déséquilibre accentué entre l’habitat et l’emploi 10», ce qui laisse supposer une plus forte présence policière11. Selon une habitante de Maurepas, la BAC était très présente à cette période, peu après les attentats de Paris (13 novembre 2015) et le début de l’état d’urgence12.

Pour expliquer l’importance de ces deux éléments (intervention à Maurepas, par la BAC), on peut évoquer les analyses que tire Didier Fassin13 de son observation d’un commissariat et notamment d’une BAC en région parisienne pendant deux ans. Le visionnage du très racoleur reportage « Violences et trafics, la BAC de Rennes sous tension14 » nous laisse à penser que ses observations sont valables au moins en partie dans la ville de Rennes.

Voilà un condensé des analyses de l’auteur : la BAC est une police spéciale d’intervention, avec des volontaires qui rêvent « d’action ». Leurs interventions sont plus « rugueuses et provocatrices » (sic). Elle intervient majoritairement dans les « quartiers prioritaires ». Ses membres se les représentent comme des territoires en guerre, peuplés de sauvages qu’il faudrait prendre en chasse. Cependant comme c’est plutôt l’inaction qui est le quotidien, cela provoque deux choses : les policiers harcèlent les populations pour faire du flagrant délit, et interviennent de façon disproportionné car le moindre événement prend une « dimension extraordinaire ».

Ces éléments ne nous permettent pas de savoir ce qu’il s’est passé mais de définir un contexte, qui pour moi a une grande importance.

Reconnaître que la mort de Babacar Gueye n’est pas juste un hasard mais aussi la conséquence de phénomènes sociaux, ce n’est pas dire que c’était son destin, ou l’accepter. Son absence laisse un grand vide dans la vie de ceux et celles qui l’aimaient et la façon dont il est mort, une incrédulité totale et une révolte grandissante.

A présent, le combat pour que justice soit faite commence, sans illusion toutefois, après que l’affaire ait été présentée majoritairement comme un fait divers anodin où un « forcené » se fait tuer de plein droit par la police15.

« La police assassine, la justice acquitte. »

C’est un slogan qu’on a pu entendre lors de la relaxe du policier qui a tué Amine Bentounsi. La répulsion de la justice à condamner des policiers n’est pas nouvelle mais le contexte semble accentuer cette tendance lourde16. Pour preuve cet extrait d’un communiqué de l’intercollectif Légitime Défiance annonçant une marche qui a eu lieu le 19 mars 2015 contre l’impunité policière  :

« Depuis la mise en place de l’état d’urgence, deux non-lieux ont déjà été prononcés dans les affaires d’Amadou Koumé (mort par étranglement le 6 mars 2015 dans un fourgon de police à Paris 10ème), et d’Hocine Bouras (mort d’une balle dans la tête alors qu’il était menotté dans un fourgon de police le 26 août 2014 à Colmar). Après 6 ans de procédures judiciaires, la Cour de Cassation vient aussi de prononcer un non-lieu définitif dans l’affaire Ali Ziri (mort suite à son interpellation le 11 juin 2009 à Argenteuil). Police partout, justice nulle part. Le 15 janvier 2016, Damien Saboundjian, le policier qui a tué d’une balle dans le dos Amine Bentounsi est relaxé. Dans la continuité de sa politique répressive, ce verdict appuie la volonté du gouvernement de légaliser le permis de tuer pour les policiers. A défaut de créer la présomption de légitime défense, historiquement réclamée par l’extrême-droite et les syndicats de police, le projet de loi dit de simplification de la procédure pénale introduit l’« état de nécessité », qui autorise un policier à tirer sur une personne présumée dangereuse même s’il n’est pas directement menacé. Ce projet renforce les pouvoirs de police au détriment de la justice, et pendant l’Etat d’urgence le port d’arme en dehors du service est même autorisé pour les policiers 17 . »

Le contexte social et politique va dans le sens d’une impunité18 policière toujours plus grande. Il me faudrait tout décrire pour être précise. Mais un article c’est trop court. Comment traiter un sujet si complexe et si douloureux ? Et quel est son but, décrire une réalité morbide, ou donner de l’espoir ? Personne n’a de solution ou de réponses, il n’y a que des tentatives multiples pour changer la réalité. Le combat pour que justice soit faite en est une. Il ne s’agit pas d’avoir foi en une justice loyale mais de refuser que pour l’Etat et ses agents, il existe un droit de tuer. La mort de Babacar Gueye n’est pas un fait divers.

M.

1 Voir les références bibliographiques dans l’encart

2 Lire les explications de Didier Fassin sous le paragraphe intitulé: «la banalité des provocations policières »

3 L’homicide est l’action de tuer quelqu’un.e. Le meurtre est un homicide volontaire. On utilisera le mot « homicide » et non « meurtre » pour éviter la diffamation.

4 Plus d’informations sur le site Vérité et Justice pour Babacar Gueye (adresse dans l’encart)

5 BAC :brigade anti-criminalité

6 On peut préciser qu’il était sans titre séjour et donc sous la menace permanente d’une expulsion de la France

7 « n’est pas pénalement responsable la personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, accomplit, dans le même temps, un acte commandé par la nécessité de la légitime défense d’elle-même ou d’autrui, sauf s’il y a disproportion entre les moyens de défense et la gravité de l’atteinte »

8 Une victime est une personne ou une entité qui subit personnellement soit un dommage, un abus, un préjudice moral. Ce n’est donc pas forcément une personne décédée.

9 « quartier prioritaire de la politique de la ville » a remplacé en 2015 Zone Urbaine Sensible. A Rennes : Cleunay, Le Blosne, Les Champs Manceaux, Les Cloteaux , Villejean

11 Voir le chapitre « situation » dans le livre de Didier Fassin (voir encart) pour toute cette partie

12 Décrété le 14 novembre 2015, il a été prolongé par deux fois. Il doit prendre fin le 26 mai 2016…

13 cf. biblio. Comme dit dans le rapport de l’ACAT mais aussi dans les autres livres cités , les victimes principales de violences policières sont des personnes étrangères ou « racisées » (perçues comme telles), c’est l’élément principal à prendre en compte. Les autres éléments sont importants mais moins systématiques.

14 Sans nier qu’il y a comme partout des problèmes, le fait que la dalle de kennedy soit perçue par la BAC comme un endroit « très chaud », peut interloquer les habitant.e.s de villejean

15 Sur le traitement médiatique de l’affaire, télécharger et écouter l’analyse d’Acrimed 35 dans l’émission #74 du Plan B sur la radio Canal B

16 Mogniss H. Abdallah (cf. biblio), rappelle que même s’il elles sont une exception, il y a eu parfois des peines prononcées.

17 Pour une explication du « permis de tuer », voir : Police : le permis de peur d’arme, de Célian Macé et Willy Le Devin.

18 Impunité signifie qu’il n’y a pas de sanction.

Pour aller plus loin :

  • Ouvrage collectif, Permis de tuer. Chronique de l’impunité policière. Edition Syllepse, 2014
  • Six histoires de luttes récentes pour la justice et la vérité racontées par les proches de personnes mortes entre les mains de la police.
  • Didier Fassin, La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers. Editions du seuil, 2011
  • Mogniss H. Abdallah. Rengainez, on arrive ! Chroniques des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires. Contre la hagra policière et judiciaire des années 1970 à aujourd’hui. Editions Libertalia, 2012
  • Le rapport « L’ordre et la force » de l’ACAT (ONG chrétienne contre la torture et la peine de mort) 2016
  • Comité Vérité et justice pour Babacar Gueye

  • Comité Urgence notre police assassine