La mort de Babacar n’est pas un fait divers

L’article suivant est extrait du journal rennais papier Gargarismes numéro 6. Les journaux sont disponibles en ligne quelques mois après leur parution.

 Selon le Larousse, un fait divers est un « événement sans portée générale qui appartient à la vie quotidienne ».

Dans la nuit du 2 au 3 décembre 2015, Babacar Gueye a été tué par la police.

Les citoyen.ne.s doivent-ils/elles avoir peur de la police ?

La question évidemment, est posée depuis longtemps, et après lecture de travaux de recherches et d’enquêtes sur le sujet1 j’aurais plutôt tendance à répondre oui. Et puis même sans lire, ces temps-ci, il suffit d’aller en manifestation pour éprouver de la peur vis à vis des policier.e.s, arrosant l’atmosphère avec leurs lacrymos, tenant en joue et tirant avec leurs flashball à des distances bien peu réglementaires.

Pourtant, le/la citoyen.ne « ordinaire » peine à répondre à cette question. En effet, dans les discours officiels, la police est théoriquement là pour nous protéger, et depuis les attentats de janvier et novembre 2015, elle a, comme l’armée, redoré son blason, suscitant de véritables vocations. Il faudrait alors préciser la question, pour se demander si tou.t.e.s les citoyen.ne.s doivent avoir peur de la police ? Justement, le/la citoyen.ne que j’appelle ici « ordinaire » c’est celui/celle qui est peu confronté à la police autrement que dans les discours. Il/elle n’habite pas dans ce qu’on nomme « les quartiers » avec un air entendu pour souligner que « c’est chaud ». Il/elle ne subit pas de contrôles d’identités ou de harcèlements quotidiens lié à son apparence. Lorsqu’il/elle est victime d’un abus, sûr de son bon droit, il/elle fait appel à la justice pour réparer le préjudice subit2.

Cette citoyenne ordinaire c’est un peu moi. En dehors de manifestations ou d’actions, mes interactions avec des policier.e.s sont au nombre de deux, pour de simples contrôles d’identités. J’étais alors en compagnie de personnes étrangères ou de SDF. C’est tout. Etre considérée comme « ordinaire » par la police, ce n’est pas un choix, mais c’est plutôt une chance.

Mais la réalité, on ne la vit pas tou.t.e.s de la même façon. Babacar Gueye était jeune, il a pété un câble, il était à Maurepas, il était noir. Ce qui aurait dû relever au pire d’une hospitalisation temporaire s’est terminé en homicide3. Un homme en pleine crise de folie, en possession d’un couteau car en train de s’automutiler, tué de cinq balles dans le corps, alors que l’intervention avait pour but de le protéger de lui-même.

A Rennes, l’annonce des circonstances de sa mort a suscité colère et incompréhension parmi ses ami.e.s. Deux marches ont été organisées, une plainte pour homicide volontaire a été déposée par la famille et un comité de soutien s’est créé. Deux questions reviennent en boucle : est-ce que ça aurait pu être évité ? Est-ce que justice sera rendue ?

Pourquoi les policier.e.s sont-ils intervenus.e. ?

Dans la nuit du 2 au 3 décembre, Babacar Gueye, sénégalais, 27 ans, dormait chez un ami dans le quartier de Maurepas à Rennes. Au cours de la nuit, il s’est réveillé, pris d’une crise d’angoisse. Son ami est venu le calmer. Puis il s’est à nouveau réveillé, et il est allé chercher un couteau à steak avec lequel il s’est auto-mutilé. Cet ami a appelé les pompiers au secours, puis a essayé de le maîtriser sans y parvenir, et se faisant il a été blessé. « Quelques minutes plus tard, une voiture de sapeurs, une ambulance, une voiture de la police nationale et un véhicule de la BAC arrivent en bas de l’immeuble. En voyant les gyrophares par la fenêtre, Babacar panique et crie, puis une dizaine de policiers arrive devant l’appartement. L’un d’entre eux sort un Taser qui s’enraille une première fois. La deuxième fois, le coup part dans une porte. Babacar reçoit ensuite une première balle dans l’aine, puis 4 autres dans le haut du corps: 2 dans le bras, 2 dans le thorax, ces 2 dernières étant à l’origine du décès. Quand les secours (pompiers et SAMU) arrivent pour le réanimer, il est au sol, encore vivant et menotté. Il décède 1h plus tard sur place, vers 5h45.4 »

On peut en premier lieu s’interroger sur la présence des policier.e.s alors que l’appel a été passé aux pompier.e.s. Voici la réponse officielle des sapeurs pompiers du 35 : « Les forces de l’ordre sont informées de nos interventions. La demande de renfort des forces de l’ordre, police nationale ou gendarmerie, n’est pas systématique lors de l’intervention des sapeurs pompiers. Elle intervient dès lors que la notion d’atteinte à l’intégrité physique d’un individu apparait et se fait dans le cadre d’un travail inter-service. »

Les pompier.e.s ont donc présumé que Babacar Gueye était dangereux, soit pour son ami, soit pour les pompiers qui allaient intervenir. Pourtant l’appel passé par son ami visait uniquement à protéger Babacar Gueye de lui-même… Mais au lieu de soignant.e.s, c’est la police et la BAC5 qui sont arrivées. Qu’est ce que cela a provoqué ?

Du côté de ce qu’a perçu Babacar Gueye, on n’aura jamais de réponse. On peut au moins émettre l’hypothèse que la présence de policier.e.s en uniforme, essayant de l’interpeller alors qu’il délirait (et donc ne percevait peut-être pas les ordres), puis essayant de le taser, l’aura moins calmé qu’affolé6

Du côté des policier.e.s, on sait seulement par voie de presse, qu’il a été perçu comme « particulièrement agressif ». La légitime défense a été invoquée. Rappelons que celle-ci est caractérisée si trois conditions sont réunies : si elle répond à une agression « injustifiée », c’est-à-dire non conforme au droit, si elle a lieu dans le même temps (et non en représailles par exemple), si elle est proportionnelle à l’agression subie»7.

Un drame, oui, pas un hasard.

Sans présumer de la perception des policier.e.s pour ne pas risquer la diffamation, on peut cependant souligner que Babacar Gueye appartenait aux trois catégories significatives des victimes8 de violences policières selon le rapport de l’ACAT : étranger, jeune et sur le moment atteint de troubles psychiques.

En effet selon ce rapport, les « étrangers et minorités visibles » sont les premières victimes de violences policières, notamment en cas de décès. Sur 26 décès étudiés par l’organisme, 22 appartenaient à cette catégorie. Parmi les 89 victimes de violences, 34 ont moins de 25 ans et les ¾ ont moins de 35 ans. Par ailleurs, « au lieu d’être perçue comme facteur de vulnérabilité, la maladie mentale semble parfois être perçue comme un facteur d’agressivité, contre lequel l’usage de la force est démultiplié. ». C’est pourquoi parmi les victimes de violences policières, on trouve dans de nombreux cas des personnes présentant des troubles psychiques.

Par ailleurs, Babacar Gueye était hébergé à Maurepas, « quartier prioritaire »9 « caractérisées par la présence de grands ensembles ou de quartiers d’habitat dégradé et par un déséquilibre accentué entre l’habitat et l’emploi 10», ce qui laisse supposer une plus forte présence policière11. Selon une habitante de Maurepas, la BAC était très présente à cette période, peu après les attentats de Paris (13 novembre 2015) et le début de l’état d’urgence12.

Pour expliquer l’importance de ces deux éléments (intervention à Maurepas, par la BAC), on peut évoquer les analyses que tire Didier Fassin13 de son observation d’un commissariat et notamment d’une BAC en région parisienne pendant deux ans. Le visionnage du très racoleur reportage « Violences et trafics, la BAC de Rennes sous tension14 » nous laisse à penser que ses observations sont valables au moins en partie dans la ville de Rennes.

Voilà un condensé des analyses de l’auteur : la BAC est une police spéciale d’intervention, avec des volontaires qui rêvent « d’action ». Leurs interventions sont plus « rugueuses et provocatrices » (sic). Elle intervient majoritairement dans les « quartiers prioritaires ». Ses membres se les représentent comme des territoires en guerre, peuplés de sauvages qu’il faudrait prendre en chasse. Cependant comme c’est plutôt l’inaction qui est le quotidien, cela provoque deux choses : les policiers harcèlent les populations pour faire du flagrant délit, et interviennent de façon disproportionné car le moindre événement prend une « dimension extraordinaire ».

Ces éléments ne nous permettent pas de savoir ce qu’il s’est passé mais de définir un contexte, qui pour moi a une grande importance.

Reconnaître que la mort de Babacar Gueye n’est pas juste un hasard mais aussi la conséquence de phénomènes sociaux, ce n’est pas dire que c’était son destin, ou l’accepter. Son absence laisse un grand vide dans la vie de ceux et celles qui l’aimaient et la façon dont il est mort, une incrédulité totale et une révolte grandissante.

A présent, le combat pour que justice soit faite commence, sans illusion toutefois, après que l’affaire ait été présentée majoritairement comme un fait divers anodin où un « forcené » se fait tuer de plein droit par la police15.

« La police assassine, la justice acquitte. »

C’est un slogan qu’on a pu entendre lors de la relaxe du policier qui a tué Amine Bentounsi. La répulsion de la justice à condamner des policiers n’est pas nouvelle mais le contexte semble accentuer cette tendance lourde16. Pour preuve cet extrait d’un communiqué de l’intercollectif Légitime Défiance annonçant une marche qui a eu lieu le 19 mars 2015 contre l’impunité policière  :

« Depuis la mise en place de l’état d’urgence, deux non-lieux ont déjà été prononcés dans les affaires d’Amadou Koumé (mort par étranglement le 6 mars 2015 dans un fourgon de police à Paris 10ème), et d’Hocine Bouras (mort d’une balle dans la tête alors qu’il était menotté dans un fourgon de police le 26 août 2014 à Colmar). Après 6 ans de procédures judiciaires, la Cour de Cassation vient aussi de prononcer un non-lieu définitif dans l’affaire Ali Ziri (mort suite à son interpellation le 11 juin 2009 à Argenteuil). Police partout, justice nulle part. Le 15 janvier 2016, Damien Saboundjian, le policier qui a tué d’une balle dans le dos Amine Bentounsi est relaxé. Dans la continuité de sa politique répressive, ce verdict appuie la volonté du gouvernement de légaliser le permis de tuer pour les policiers. A défaut de créer la présomption de légitime défense, historiquement réclamée par l’extrême-droite et les syndicats de police, le projet de loi dit de simplification de la procédure pénale introduit l’« état de nécessité », qui autorise un policier à tirer sur une personne présumée dangereuse même s’il n’est pas directement menacé. Ce projet renforce les pouvoirs de police au détriment de la justice, et pendant l’Etat d’urgence le port d’arme en dehors du service est même autorisé pour les policiers 17 . »

Le contexte social et politique va dans le sens d’une impunité18 policière toujours plus grande. Il me faudrait tout décrire pour être précise. Mais un article c’est trop court. Comment traiter un sujet si complexe et si douloureux ? Et quel est son but, décrire une réalité morbide, ou donner de l’espoir ? Personne n’a de solution ou de réponses, il n’y a que des tentatives multiples pour changer la réalité. Le combat pour que justice soit faite en est une. Il ne s’agit pas d’avoir foi en une justice loyale mais de refuser que pour l’Etat et ses agents, il existe un droit de tuer. La mort de Babacar Gueye n’est pas un fait divers.

M.

1 Voir les références bibliographiques dans l’encart

2 Lire les explications de Didier Fassin sous le paragraphe intitulé: «la banalité des provocations policières »

3 L’homicide est l’action de tuer quelqu’un.e. Le meurtre est un homicide volontaire. On utilisera le mot « homicide » et non « meurtre » pour éviter la diffamation.

4 Plus d’informations sur le site Vérité et Justice pour Babacar Gueye (adresse dans l’encart)

5 BAC :brigade anti-criminalité

6 On peut préciser qu’il était sans titre séjour et donc sous la menace permanente d’une expulsion de la France

7 « n’est pas pénalement responsable la personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, accomplit, dans le même temps, un acte commandé par la nécessité de la légitime défense d’elle-même ou d’autrui, sauf s’il y a disproportion entre les moyens de défense et la gravité de l’atteinte »

8 Une victime est une personne ou une entité qui subit personnellement soit un dommage, un abus, un préjudice moral. Ce n’est donc pas forcément une personne décédée.

9 « quartier prioritaire de la politique de la ville » a remplacé en 2015 Zone Urbaine Sensible. A Rennes : Cleunay, Le Blosne, Les Champs Manceaux, Les Cloteaux , Villejean

11 Voir le chapitre « situation » dans le livre de Didier Fassin (voir encart) pour toute cette partie

12 Décrété le 14 novembre 2015, il a été prolongé par deux fois. Il doit prendre fin le 26 mai 2016…

13 cf. biblio. Comme dit dans le rapport de l’ACAT mais aussi dans les autres livres cités , les victimes principales de violences policières sont des personnes étrangères ou « racisées » (perçues comme telles), c’est l’élément principal à prendre en compte. Les autres éléments sont importants mais moins systématiques.

14 Sans nier qu’il y a comme partout des problèmes, le fait que la dalle de kennedy soit perçue par la BAC comme un endroit « très chaud », peut interloquer les habitant.e.s de villejean

15 Sur le traitement médiatique de l’affaire, télécharger et écouter l’analyse d’Acrimed 35 dans l’émission #74 du Plan B sur la radio Canal B

16 Mogniss H. Abdallah (cf. biblio), rappelle que même s’il elles sont une exception, il y a eu parfois des peines prononcées.

17 Pour une explication du « permis de tuer », voir : Police : le permis de peur d’arme, de Célian Macé et Willy Le Devin.

18 Impunité signifie qu’il n’y a pas de sanction.

Pour aller plus loin :

  • Ouvrage collectif, Permis de tuer. Chronique de l’impunité policière. Edition Syllepse, 2014
  • Six histoires de luttes récentes pour la justice et la vérité racontées par les proches de personnes mortes entre les mains de la police.
  • Didier Fassin, La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers. Editions du seuil, 2011
  • Mogniss H. Abdallah. Rengainez, on arrive ! Chroniques des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires. Contre la hagra policière et judiciaire des années 1970 à aujourd’hui. Editions Libertalia, 2012
  • Le rapport « L’ordre et la force » de l’ACAT (ONG chrétienne contre la torture et la peine de mort) 2016
  • Comité Vérité et justice pour Babacar Gueye

  • Comité Urgence notre police assassine
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